Salaire à vie ou revenu de base : communisme ou communs ?

CeQuilFautDeCourageDans son programme pour la présidentielle de 2017, Benoît Hamon proposait une mesure peu connue du grand public jusqu’alors, le « revenu universel d’existence », connu également sous l’appellation « revenu de base inconditionnel ». Attaché à cet outil qu’il juge émancipateur, il en défend l’idée dans Ce qu’il faut de courage, sorti en 2020.

Le revenu universel d’existence est une mesure qui ne convainc pas tout le monde à gauche et qui a des partisans à droite (sous d’autres formes, moins ambitieuses et même parfois antisociales lorsqu’un faible revenu de base est censé remplacer tous les revenus sociaux). Le potentiel émancipateur de ce revenu de base est donné par son caractère inconditionnel, qui offre une liberté à chacun par la sécurité vitale qu’il garanti (en donnant le pouvoir de refuser plus facilement un mauvais emploi), et qui a un caractère révolutionnaire dans sa redéfinition du travail : la reconnaissance sociale ne serait plus subordonnée à l’emploi, donc ne serait plus soumise au patronat.

Mais Bernard Friot propose un système concurrent, qu’il oppose lui-même au revenu de base : le salaire à vie. Celui-ci repose sur l’idée d’une extension de la sécurité sociale, le salaire étant garanti de la majorité jusqu’à la fin de la vie selon le niveau de qualification attribué à la personne (et non plus au poste) permettant à chacune et chacun de recevoir un salaire garanti. Dans sa version complète, l’idée repose sur une sécurité sociale qui capte 100 % de la valeur ajoutée, mais des propositions plus partielles de cette idée ont été défendues, par exemple par le NPA, qui proposait un renforcement du droit au chômage qui offrirait une garantie de 100 % du salaire en cas de licenciement tout au long de la période de chômage, permettant de garantir un salaire continué sans pour autant faire de changements pharaoniques (il suffirait simplement d’augmenter les cotisations).

Pourquoi ces idées qui proposent toutes les deux un revenu, ou un salaire, garanti, sont-elles pensées comme si éloignées l’une de l’autre par leurs tenants. Je pense que la réponse réside dans le fond philosophique de chacune de ces mesures. Le salaire à vie est basé sur une extension de la sécurité sociale, donc du salaire socialisé. C’est en cela une mesure classiquement communiste qui remet directement en cause le droit de propriété capitaliste sur le travail : la cotisation sur la valeur ajoutée est une socialisation de la production au profit des travailleurs et des travailleuses. C’est une mesure communiste qui pose les bases d’une propriété commune des fruits du travail.

Le revenu universel d’existence, tel que proposé par Benoît Hamon, ne remet pas en cause directement la propriété capitaliste sur le travail : c’est une mesure qui se développe à côté de la propriété. Elle ne fait pas le choix de la propriété commune contre la propriété privée. Dans sa version de gauche, elle fait le choix d’une reconnaissance sociale par un revenu détaché de toute propriété et peut donc être pensée comme relevant de la logique des communs, c’est à dire de l’inappropriable. L’opposition entre salaire à vie et revenu universel d’existence serait donc une opposition entre une politique communiste et une politique « communaire » (si vous me permettez le néologisme : relative aux communs).

Quelle serait entre les deux la mesure la plus radicale, celle qui va au plus proche de la racine du problème capitaliste ? Le salaire à vie qui change la propriété privée par la propriété commune ou le revenu universel qui rejette la catégorie même de propriété ?

Il y a de bons arguments pour chacune de ces logiques : la propriété collective permet la gestion démocratique de l’entreprise et le caractère inappropriable des communs donne une liberté nouvelle. Mais le revenu de base inconditionnel a une faille de taille : la fragilité de son inconditionnalité. Si la socialisation offerte par le salaire à vie ouvre vers des horizons de contrôles démocratiques sur le travail, un revenu universel qui perdrait son caractère inconditionnel serait un instrument puissant de chantage dont pourrait se servir un gouvernement pour faire pression sur les citoyens : si vous refusez un emploi à 500 km de chez vous, vous perdez votre revenu de base, etc. Ce revenu universel d’existence n’est émancipateur qu’à la condition qu’il soit réellement inconditionnel. La seule solution qui réglerait ce problème serait une constitutionnalisation du droit au revenu universel d’existence.

Communisme ou « communaire » ? Le travail est une affaire sociale, les entreprises sont des sociétés qui nécessitent des décisions, elles sont des unités politiques, et ne doivent donc pas être écartées de la vie démocratique. Aujourd’hui, c’est le règne de l’argent et les entreprises sont des tyrannies privées. C’est bien la propriété socialisée qui permet la démocratie dans l’entreprise, cette démocratie économique a pour nom « communisme ». Les communs comme biens dont on institue le caractère inappropriable sont un outil essentiel à une société débarrassée de la logique capitaliste. Mais la logique des communs, si elle permet effectivement de libérer quelque peu les travailleurs de l’emprise de l’emploi, ne leur permet pas de prendre le contrôle de l’économie. Le revenu universel serait un contre-poids face au capitalisme sans être réellement un contre-pouvoir. La logique communiste du salaire à vie est plus à même de contribuer à développer la démocratie dans l’entreprise en faisant reculer le pouvoir capitaliste et en développant le pouvoir ouvrier. Si les communs sont adaptés à de nombreux domaines (œuvres intellectuelles, ressources vitales, etc.) les sociétés humaines que sont les entreprises doivent être démocratisées, ce qui nécessite une propriété commune sur les moyens de production et non simplement de se placer indifféremment à côté de cette question.

5 réflexions sur “Salaire à vie ou revenu de base : communisme ou communs ?

  1. Merci pour ces réflexions politiques sur le salaire à vie / revenu de base.

    On peut se poser la question des modalités, etc. Mais en réalité je pense que pour un sujet aussi central que celui-ci, qui risque de redéfinir entièrement notre modèle de société, il ne peut pas s’agir du projet d’une personne, d’un groupe, d’un parti ou d’une idéologie. La définition des modalités d’un tel revenu doit revenir directement aux citoyens, qui seront, après tout, les principaux concernés. Puisqu’une délibération éclairée est nécessaire, il sera par exemple intéressant de constituer une assemblée tirée au sort pour traiter cette question, avec des experts de tous bords qui défendent factuellement leurs positions et fournissent toutes les informations nécessaires aux citoyens pour modeler le système qu’ils estiment proche de l’intérêt général.

    J'aime

    • Merci pour votre contribution au débat. Avec cet article, j’ai voulu éclairer le débat en confrontant deux modèles et en prenant plutôt parti pour celui de Bernard Friot, mais je ne prétend pas prendre de décision pour tout le monde bien sûr, j’essaye juste de convaincre et je n’exclus pas d’être convaincu par mes interlocuteurs. Je n’ai pas la même méfiance de principe que vous envers les partis (qui deviennent toutefois nuisibles lorsqu’ils deviennent une fin et plus seulement un moyen, en privilégiant la survie de l’organisation à la défense de leurs idées) ni envers l’idéologie (« idéologie » veut simplement dire « système d’idées », ce qui n’a rien de négatif. Utilisé comme anathème, il n’a aucune valeur philosophique puisqu’il ne sert qu’à dénigrer et non à qualifier). Le tirage au sort peut être un outil intéressant, mais la politique n’est pas seulement un dispositif technique de décision, c’est aussi un rapport de forces. On a vu le travail formidable de la convention citoyenne sur le climat qui montre que le tirage au sort peut marcher et donner des résultats très intéressants, mais derrière on n’a pas pu imposer ses propositions. Proposer comme seule solution le tirage au sort court-circuite la substance de la politique, qui n’est pas la discussion mais le bras de fer. C’est parce qu’il y a des dominants et des dominés qu’il y a de la politique, les uns voulant étendre leur pouvoir et les autres s’en libérer. Quand Marx parlait de « dépérissement de l’État », il pensait à ça : une société débarrassée de domination serait une société qui n’aurait plus besoin de politique, elle n’aurait besoin que d’être gérée au mieux (et c’est là qu’on pourrait imaginer des assemblées discutant pour prendre « la meilleure décision » une fois bien informées, ce qui est de la gestion et non de la politique). Mais je pense qu’il existera toujours des dominations, dont certaines arriveront à notre conscience alors qu’elles sont aujourd’hui invisibles, et il y aura donc toujours de la politique dans le sens d’un rapport de forces. Tout ce que je viens de dire, c’est de l’idéologie, je l’espère en tout cas : un système d’idées qui essaye d’être cohérent 🙂

      Aimé par 1 personne

      • Je ne critiquais pas votre démarche, il est toujours sain de mener une réflexion, de rechercher, de débattre en dehors du cadre officiel, cela m’a d’ailleurs permis d’apprendre certaines choses sur le sujet grâce à votre article !

        Ce n’est pas tant que j’ai une méfiance des partis politique que je doute de leur utilité au sein d’une démocratie. La polarisation du débat public est aujourd’hui un véritable problème qui fracture la société, et l’organisation de notre démocratie (dont la présence de partis) n’y est pas étrangère. Pourquoi les citoyens auraient-ils besoin de se ranger derrière tel ou tel « package idéologique » ? La complexité de nos opinions peut-elle véritablement être résumée à ça ? Par simplicité, dira-t-on, car il faut bien voter pour quelqu’un. C’est peut-être ça le problème justement, l’élection. Une assemblée tirée au sort avec un pouvoir de décision législatif (ce qui n’était pas le cas de la CCC) rend presque caduque le concept de partis politiques : les citoyens traitent la question à l’aune de leur expérience, des formations dispensées par des experts, de la documentation à disposition et de la délibération qu’ils mènent entre eux. Il n’y a pas à se demander si telle mesure est plutôt de gauche ou plutôt de droite, le but est de trouver la solution qui se rapproche le plus possible de l’intérêt général.

        Politique = rapports de forces =/= discussion ? Je ne sais pas. Je pense qu’on peut discuter même lorsqu’il y a des rapports de force en présence. La discussion permet de construire des solutions en tenant compte des différentes parties prenantes (les rapports de force donc). Le débat permet de prendre une décision majoritaire. Les deux sont, à mon avis, des composantes essentielles de la démocratie. Qu’il s’agisse d’élus ou de tirés au sort, la délibération est nécessaire. S’il n’y a que des débats, alors aucune solution commune n’est envisagée et on se retrouve avec un projet très cohérent au départ, mais miné d’amendements incohérents ou contradictoires.

        Votre prisme de lecture est intéressant entre dominés et dominants. C’est peut-être effectivement ce qui empêchera la mise en œuvre d’un tel système. Et pourtant on observe une vague de popularité pour ces dispositifs, même s’ils sont purement consultatifs aujourd’hui et donc sans réel pouvoir. Les gouvernants ont aussi un certain intérêt à déléguer les questions politiques « explosives » à des assemblées tirées au sort, comme ce fut le cas pour le mariage gay et l’avortement en Irlande, très catholique, qui n’arrivait pas à légiférer sur ce sujet par crainte des électeurs.

        Je suis désolé, on s’est un peu éloigné du sujet de cet article ! Mais je trouve que le salaire à vie / revenu de base fait partie de ces questions si importantes qu’elles doivent véritablement être traitées avec une vigilance démocratique et une recherche de l’intérêt général.

        J'aime

      • Je vais juste répondre à ce qui me semble être le cœur de notre désaccord, vous dites : « La polarisation du débat public est aujourd’hui un véritable problème qui fracture la société, et l’organisation de notre démocratie (dont la présence de partis) n’y est pas étrangère. » Je pense que vous inversez la cause et la conséquence : la polarisation du débat publique ne fracture pas la société, la société est déjà divisée dans les faits entre classes, genres, etc. avec les rapports de domination qui vont avec. Cette division de la société engendre des luttes, des débats, des tentatives de la part des dominé-e-s pour se libérer et de la part des dominants pour maintenir ou renforcer leur domination… Les partis ne sont qu’un moyen stratégique dans tout ça, ils ne sont pas la cause de la division mais un des moyens de la lutte (avec les syndicats, les associations, etc.). La polarisation du débat publique n’est pas un problème, ce qui est un problème ce sont les rapports de dominations, la polarisation en découle et est la base de la lutte pour l’émancipation. On ne peut pas remettre tout à plat sur la seule base de la délibération. Pour prendre un exemple caricatural, on n’abolit pas l’esclavage en réunissant les esclaves et les maîtres pour discuter de savoir si l’esclavage doit se continuer ou non, ça ne marche pas comme ça la politique. Mais vous avez raison, on n’est pas tout à fait dans le sujet du billet.

        J'aime

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s